Que penser d’un « super cycle » économique ? – Thomas Andrieu.

Étant souvent considéré comme un spécialiste des cycles économiques et financiers, j’apporte ici une réponse à une question que beaucoup se posent. La Deutsche Bank, dans une récente publication, a même parlé d’un « nouveau super cycle structurel » qui pourrait déboucher d’après l’équipe de Jim Reid, sur « l’ère du désordre ». Il est important de distinguer les diverses forces qui animent l’économie et notre position actuelle dans ces processus intergénérationnels et atemporels. Une nouvelle phase économique (2020-2060) s’ouvre.

QUELQUES REPÈRES…

Sur une échelle d’au moins quelques siècles, il est évident que nous pouvons reconnaître la manifestation d’un cycle intense. Cycle qui reste encore en véritable rupture historique avec les derniers millénaires.

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La majeure partie de la croissance du PIB est concentrée sur ces 75 dernières années (plus grande intensité capitalistique, plus grande importance allouée aux facteurs de production, etc…). Croissance de plus en plus poussée par la forte hausse des dépenses publiques car dans le même temps, du début du XXe siècle à aujourd’hui, le poids moyen du secteur privé dans l’économie passe d’environ 93% à seulement 60% en 2010 dans les principales économies[1]. On peut ainsi distinguer deux phases à la croissance de ces 75 dernières années :

1/Une première phase (1945-1980) de forte croissance caractérisée par une hausse de l’inflation, une hausse des taux, et une chute générale de l’endettement. Il s’agit là d’une croissance qui ne se fait pas au détriment de l’avenir, une croissance plus durable.

2/Une seconde phase (1980-2020) de croissance qui faiblie lentement et marque ainsi un point d’inflexion dans la courbe haussière du PIB mondial. Cette phase se caractérise par une baisse des taux, une baisse de l’inflation, une hausse de l’endettement, une plus forte austérité salariale, et une forte hausse des dépenses et déficits publics dans le temps. C’est une croissance qui se fait au détriment de l’avenir.

Ces deux phases cycliques expliquent assez bien la courbe du PIB mondial qui tend maintenant à s’infléchir avec les décennies. Cette forte croissance économique est suivie par une croissance bien plus faible, mais tout de même considérable, de la démographie, ce qui a permis une très forte hausse du niveau de vie. En réalité, il semblerait que la première phase de croissance des 75 dernières années ait été impulsée par la démographie. La démographie et la croissance sont indissociables. Par exemple, la croissance américaine observée sur ces 120 dernières années serait le résultat pour près de 40% de la hausse de la population et pour 50% de la hausse des gains de productivité. Ce n’est pas pour rien que les courbes de la démographie et de la croissance se suivent.

Ce « super cycle » économique semble ainsi montrer les premiers signes de la fin de sa première phase. La démographie tend à s’infléchir bien plus vite que le PIB, ce qui suggère, à l’inverse de l’entre-deux-Guerres, une croissance économique due à la population quasi-nulle dans de nombreux territoires sur ce siècle (voir les modélisations du taux de croissance démographique). Il resterait donc comme seul facteur de croissance, les gains de productivité. Or cela n’est possible que si la croissance générée est suffisante pour maintenir un fort niveau d’investissement dans l’éducation, la recherche, le développement… Autrement dit, la chute de la croissance due à la population va également entrainer une inflexion de la croissance générée par l’innovation. C’est la nature de tout processus dynamique. En cela, la croissance potentielle va probablement tendre à stagner au fur et à mesure des décennies.

Il y a donc bien « super cycle », et sa manifestation sera graduelle dans les prochaines décennies, en particulier en Europe dès les 10 prochaines années. Et il y a de fortes chances pour que les années 2020 marquent un tournant majeur dans les différentes phases identifiables.

[1] Voir mon prochain livre sur l’or et l’argent.

APOGÉE ÉCONOMIQUE ?

De nombreux facteurs tendent à montrer que nous approchons d’un tournant majeur dans ce « super cycle », au moins à l’échelle des phases propres à ce cycle. La croissance est graduellement impactée par :

   Un fort niveau d’endettement. Le ratio dette publique/PIB dépasse par exemple son niveau de la Seconde Guerre mondiale alors que la dette mondiale au sens large a connu une forte augmentation dans cette deuxième phase (1980-2020). Elle est de près de 250 000 milliards de dollars en 2019. La dette progresse plus vite que la croissance. Une forte dette oblige de très faibles taux réels qui impactent la croissance à long terme (voir mon article).

   Affaiblissement des échanges mondiaux. Il se pourrait fortement que les échanges mondiaux soient autour de leur apogée pour de nombreuses années. L’OMC anticipe même une chute du commerce mondial pouvant atteindre 30% en 2020. Il faudra de nombreuses années pour récupérer alors que les volontés protectionnistes et de relocalisations s’enchaînent. Cet aspect de la croissance semble être lourdement impacté.

   Une chute de la démographie mondiale. La population mondiale devrait atteindre un pic dans les années 2060. Il n’en est pas moins que les plus grandes économies mondiales ont une démographie qui commence à décliner dès 2020 pour certaines. La population âgée de 20 à 64 devrait passer de 1% en 2020 à 0,6% à la fin des années 2030 (contre 2% à la fin des années 1990). Dans le même temps, la population mondiale âgée de plus de 65 ans devrait passer de 16% en 2020 à près de 25% à la fin des années 2030[1]. Les pays les moins impactés par le déclin démographique seront les Etats-Unis, l’inde ou l’Afrique.

   Une croissance potentielle faible. La hausse de plus en plus faible des gains de productivité, accélérée par la diminution du facteur travail, abouti sur une croissance potentielle de plus en plus faible. Sur les 10 prochaines années, elle est même négative pour le Japon (-0.8%) et presque nulle pour l’UE (+0.3%). On assiste avec évidence à une inversion de la croissance à très long terme. L’économie de la connaissance n’est valable que si tous les facteurs concordent pour assurer un développement de la connaissance en parallèle à celui de la croissance. La démographie et la croissance sont indissociables. La croissance américaine observée sur ces 130 dernières années serait le résultat pour près de 40% de la hausse de la population et pour près de 50% de la hausse des gains de productivité[2].

Nous sommes donc bien à la veille d’une nouvelle phase, d’un nouvel équilibre dans la croissance mondiale. Il faut s’attendre, comme toute transition cyclique, à de fortes tensions politiques, sociales et idéologiques.

[1] ONU

[2] Le Bel avenir de la croissance, Odile Jacob, 2018.

PHASE DE TRANSITION : 2020-2060

La période 2020-2060 sera probable une autre phase caractéristique de ce « super cycle ». Le principal argument est démographique. Les principales économies mondiales vont probablement commencer à stagner de manière assez importante (le Japon et l’Europe dans un premier temps). Une fois arrivé en 2060, le processus deviendra synergique et se transmettra à certaines économies comme celles de l’Afrique, l’Inde, la Chine, etc… Comme je le développe dans mon prochain livre, une nouvelle dynamique mondiale devrait se détacher à partir des années 2060.

L’autre argument principal est monétaire. Je renverrais à mon article à ce sujet et à mon prochain livre. Les politiques monétaires (et fiscales dans une certaine mesure), sont confrontées à « une efficacité marginale décroissante », autrement dit, à un problème d’efficacité dans le temps. Plus les politiques sont expansionnistes dans le présent, d’autant plus ces politiques devront être expansionnistes dans l’avenir pour maintenir la même efficacité. Cela nous mène à la conclusion que les politiques actuelles et les effets qu’elles impliquent dureront au mieux 10 à 15 ans de plus. Les Banques centrales se sont piégées temporellement. Une réorientation de ces politiques risque d’être le cœur du débat des prochaines années/décennies. Les distorsions générées impliqueront systématiquement un nouvel équilibre économique et monétaire.

Pour résumer, n’oublions pas que l’Empire romain, avec exagération, était à la limite d’inventer la machine à vapeur après avoir découvert la force hydraulique. Il s’est heurté aux maladies, à la démographie, aux températures, à la confiance de la population. Cela a entrainé une chute globale du niveau de vie qui perduré pendant près de 800 ans après une stagnation de plusieurs siècles.

La croissance économique est structurellement limitée dans le temps, et dans l’espace. Chaque civilisation possède un potentiel de croissance donné selon des barrières (« résistances ») difficilement franchissables sans nouvelle transition cyclique. Il s’agit de barrières extra-civilisationnelles (productivité agricole, maladies, températures, ressources, démographie, etc…), qui ne dépendent pas des individus directement, ou des barrières intra-civilisationnelles (idéologies, organisation sociétale, juridique, politique, etc…). D’où ce « super-cycle économique » que certains qualifieront de civilisationnel.

Dans tous les cas, nous sommes bien à un point tournant de notre civilisation qui se fera sur plusieurs décennies. Une période de transition où les tensions générées permettront de laisser place aux opportunités. C’est le cœur du propos de mon livre « 2021, Prémices de l’effondrement ». Nous faisons face à l’effondrement de la société telle que nous la connaissons alors qu’une nouvelle ère de notre civilisation s’ouvre devant nous. C’est la manière dont fonctionnent toutes les sociétés, au-delà de toute logique générationnelle et temporelle.

Texte intégralement rédigé par Thomas Andrieu, 09/2020.

Auteur de « 2021, prémices de l’effondrement« 

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