« Nous sommes particulièrement pessimistes pour cette année » – Arno Fontaine, économiste France chez Natixis.

Arno Fontaine, chargé des études économiques pour la France chez Natixis, nous accorde une interview exclusive. Face au contexte actuel de crise, il nous éclaire sur quelques chiffres et perspectives pour la situation économique actuelle et à venir :

Thomas.A : Mr Fontaine, avant de traiter de la situation économique actuelle, jaimerais revenir sur votre parcours. Pouvez-vous rapidement nous le présenter ?

Arno.F : Je suis diplômé de Sciences Po Grenoble et de l’Université Paris II Panthéon Assas (master d’économie gestion). Ma dernière année d’étude a été effectuée en alternance et m’a permis de rejoindre l’équipe de la recherche économique de Natixis, où je m’occupe désormais des études économiques pour la France. En parallèle, je dispense quelques cours d’économie (Policy Brief – Notes de conjoncture) pour des étudiants au sein de l’Institut Supérieur de Gestion.

Thomas.A : Quelles sont vos prévisions (Dettes, déficit, inflation, épargne…) pour la France en 2020 ?

Arno.F : Nous sommes particulièrement pessimistes pour cette année en ce qui concerne l’économie française. Le risque sanitaire, les mesures de confinement et les règles sanitaires au sein des entreprises devraient lourdement poser problème pour la reprise économique, tout au long de l’année. Nous estimons une récession de l’ordre de 9% du PIB en 2020, suivi d’un redémarrage pour l’année qui suit. L’inflation devrait être très faible en 2020, autour de 0,4% majoritairement en raison du faible prix du pétrole. Enfin, les mesures mises en place par le gouvernement ainsi que les effets cycliques de la récession vont pousser à une forte dégradation du déficit et de la dette publique (attendus respectivement à 11% et 119% du PIB). En ce qui concerne l’épargne, nous allons passer d’une épargne forcée pendant le confinement, à une épargne de précaution à la suite de la crise. Le risque est que le taux d’épargne augmente très fortement sur le moyen terme, ce qui pénaliserait fortement le redémarrage de l’économie.

Thomas.A : À long terme, pensez-vous à un retour de l’inflation voire d’une forte inflation ?

Arno.F : Il y a, pour l’année prochaine, plusieurs raisons de croire à un retour à une inflation plus forte, au moins supérieure à 2%. Tout d’abord, les entreprises seront confrontées à une baisse considérable de la productivité : les restrictions sanitaires vont continuer pendant au moins plusieurs mois, dans tous les secteurs d’activité et en particulier dans l’agriculture, l’industrie et les services. Les entreprises vont ainsi devoir augmenter leurs coûts pour compenser une partie de la perte, ce qui se traduira en une hausse des prix aux consommateurs. Deuxièmement, nous anticipons une hausse du prix des matières premières et tout particulièrement du pétrole, en lien avec la faiblesse de l’offre et le redémarrage de la demande à l’échelle mondiale. Enfin, il y aura de fortes revendications salariales de la part de l’opinion publique et des syndicats pour une augmentation des salaires, qui pourrait avoir des conséquences sur la hausse des prix.

Il est difficile de prédire l’évolution de l’inflation sur le plus long terme mais on peut s’attendre à ce qu’elle finisse par la suite à se stabiliser à un niveau plus raisonnable.

Thomas.A : Quels sont les risques qui pèseront sur les banques centrales ?

Arno.F : Une inflation forte, accompagnée d’une croissance faible en 2021 porterait fortement préjudice à l’économie et poserait problème à l’action des banques centrales. On appelle cela une situation de stagflation. Face à cela, la BCE serait confrontée à un dilemme qui serait de continuer de mettre en place une politique accommodante, telle qu’elle est entreprise aujourd’hui, ou de restreindre la quantité de monnaie en circulation dans l’économie en raison de la hausse des prix et au détriment de l’activité. Il s’agit d’une situation particulièrement redoutée pour les banques centrales d’autant plus que l’injection massive de la monnaie aura des conséquences directes sur la formations de bulles spéculatives (actions, immobilier, qui pourraient devenir de fortes valeurs refuges). Les banques centrales seront ainsi confrontées à un double risque qui rendra plus difficile le choix de politique monétaire.

Thomas.A : Très bien ! Ma prochaine question sera assez directe : le secteur bancaire est-il menacé à court et long terme ? Dans ce cas, pensez-vous que la correction sur les marchés de début dannée nest qu’une première étape de la crise comme en 2007/2008 ?

Arno.F : Les banques européennes sont aujourd’hui indéniablement bien plus robustes qu’en 2008 sur tous les plans (fonds propres, solvabilité, liquidité). Néanmoins, l’ampleur du choc économique actuel est tel que nous pourrions nous attendre à un certain nombre de défauts d’entreprises et de ménages, qui pourrait être néfaste pour le bilan des banques. Il est aujourd’hui difficile de dire à quel point cela pourrait avoir des conséquences en termes de faillites d’établissements bancaires mais il s’agit d’un risque à ne pas sous-estimer, vis-à-vis de l’ampleur de la récession qui s’annonce. Une chose est sûre : à travers ses programmes d’achats d’actifs, la BCE soutient et limite la prise de risque systémique qui pourrait peser sur les banques de la zone euro. 

Thomas.A : Je reviens sur la question de l’endettement et ses conséquences : les États ne seront-ils pas dans l’obligation d’accroître considérablement la pression fiscale pour les prochaines années ?

Arno.F : Non ! Une hausse de la pression fiscale serait néfaste et ne devrait pas émerger au cours des prochaines années. Au contraire, les États auront fortement besoin de redonner des marges de manœuvre aux entreprises et devront soutenir leurs économies. Pour remettre dans le contexte, à la suite de la crise, la situation des entreprises se sera fortement détériorée : quelques unes auront fait faillite et les autres se seront fortement endettées et vont avoir comme réflexe de réduire leurs investissements et de geler les embauches (voire de mettre en place des plans de licenciement). Cela va conduire inévitablement à une forte hausse du chômage.

Les États devront alors mettre en place des politiques de relance massives et coordonnées entre tous les pays. Pour l’instant, l’accumulation de la dette et du déficit ne pose pas de gros problèmes pour les États, étant donné que la BCE (via les banques centrales des États) rachète unilatéralement les emprunts des pays grâce à ses programmes massifs de rachat d’actifs. Les pays peuvent s’endetter sans risquer de limiter leur solvabilité future (pas d’augmentation de la charge d’intérêt à venir). A priori, cette politique pourra continuer dans le temps, au moins pour l’année prochaine.

Ceci est néanmoins conditionné par plusieurs éléments : la BCE ne doit pas réduire la taille de son bilan (et devrait d’ailleurs s’engager à renouveler les dettes à échéance), un accord européen doit être trouvé pour une politique de relance commune et la décision de la Cour de Karlsruhe ne doit pas porter préjudice aux actions des institutions européennes à travers des contraintes nationales. Pour l’instant, les signaux sont plutôt positifs mais dans cette période de grande incertitude, rien n’est encore acquis.

Thomas.A : Un grand merci pour cette interview !

Interview dArno Fontaine réalisée par Thomas Andrieu.

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