« Il faut arrêter de s’imaginer que l’État vous protège » – Interview exclusive de Simone Wapler, économiste.

Simone Wapler, auteur de « La rage de l’impôt » aux Éditions Larousse, nous accorde une interview exclusive sur le contexte économique actuel et à venir. Ancienne rédactrice en chef des publications Agora spécialisées en conseils financiers, elle est auteure de nombreux ouvrages autour du sujet épineux de l’État :

Thomas.A : Madame Wapler, avant de traiter de la dette publique, j’aimerais revenir sur votre parcours. Pouvez-vous rapidement nous présenter votre parcours ?

Simone.W : J’ai commencé par une formation scientifique et j’ai été ingénieur dans l’industrie aéronautique. Après dix-huit ans de ce métier, j’ai dérivé dans le secteur de la presse spécialisée. J’ai d’abord écrit pour vulgariser les techniques numériques puis, à la faveur de la « bulle internet », sur des sujets financiers. Il s’agissait alors d’expliquer à des lecteurs que nimportequoi.com n’était pas Apple ou Microsoft. J’ai commencé à collaborer avec les publications Agora en 1999 au début de la décennie de hausse des matières premières sous l’effet de l’industrialisation de la Chine.

Avec le recul, si j’ai un conseil à donner à des jeunes : choisissez de suivre une formation scientifique si vous le pouvez. Car vous développerez un esprit logique et un sens critique affutés et notre monde en manque cruellement. Par la suite, si vous le souhaitez, vous pourrez toujours acquérir une solide culture en sciences humaines par vous-même alors que l’inverse n’est pas vrai. Il est plus difficile d’être un autodidacte de bon niveau en matière scientifique.

 

Thomas.A : Dans vos nombreux livres, le dernier en date étant « La Rage de l’Impôt » (2019, éditions Larousse), vous revenez souvent sur le cas de la dette publique. De manière générale, pourquoi constitue-t-elle un problème majeur dans la période actuelle et à venir ? Avez-vous quelques chiffres essentiels à nous communiquer ?

Simone.W : La dette est un problème majeur sous deux aspects. Le premier est économique et financier, le second est politique.

Sur le plan financier, la dette représente un stock d’impôts qui n’a pas été levé. Les gouvernements successifs ont préféré passer par un déficit et trouver de l’argent en l’empruntant plutôt que de taxer. La France constitue un cas à part dans les pays surendettés car nous sommes déjà le champion du monde de la fiscalité. Cette pression fiscale énorme conduit les forces vives du pays à émigrer (entrepreneurs, mais aussi jeunes bien formés). Nous avons donc un gros stock de dettes mais des contribuables déjà au bout du rouleau.

Sur le plan politique, la dette publique ne finance aucun « investissement », elle finance simplement les dépenses courantes de l’État français au premier rang desquelles les dépenses sociales. Le mérite du mouvement des Gilets Jaunes a été que les finances publiques ont enfin accouché d’un document révélateur : ce que financent 1 000 € de dépenses publiques. La réponse (déprimante) est 575 € de « protection sociale », les deux plus gros postes étant la retraite et l’assurance maladie.

Sur ce dernier point, l’irruption du Covid-19 permet de dresser un bilan de notre système de santé ; ce n’est pas le meilleur au monde il se situe simplement sous la moyenne des pays développés ; c’est le plus cher du monde. Dit autrement, la « sécu » est d’un mauvais rapport qualité-prix[i]. Personne ne copie d’ailleurs ce système en dehors de nos frontières. Lors de la gestion de cette crise sanitaire, la comparaison avec l’Allemagne montre qu’à niveau de dépense par habitant supérieur, nous avons moins de lits d’hôpitaux par habitant. En fait, une bien plus grande partie du budget finance chez nous du personnel administratif, de la bureaucratie. Donc, non, l’État ne dépense pas beaucoup pour des médecins, des infirmiers, des instituteurs, des policiers ou des juges. Il dépense beaucoup – et surtout trop – pour du clientélisme (distribuer allocations et subventions) et du personnel improductif bénéficiant de la garantie de l’emploi à vie.

L’aspect financier du problème de la dette est devenu aujourd’hui mieux connu du grand-public. L’aspect politique, lui, reste encore méconnu. Il se trouve toujours des voix intéressées pour réclamer encore plus d’État, donc plus de dettes. Face à la détérioration des services publics on n’entend seulement « nous manquons de moyens. Donnez-nous plus d’argent et tout ira mieux ».

[i] Les lecteurs souhaitant approfondir peuvent se référer à cette étude https://fr.irefeurope.org/Publications/Etudes-et-Monographies/article/Non-la-France-n-a-pas-le-meilleur-systeme-de-sante-au-monde

 

Thomas.A : Il est souvent considéré que la dette est trop importante pour être remboursée par la croissance. Certains parlent donc d’annulations de la dette, bien que cette politique soit déjà plus ou moins appliquée via les politiques de Quantitative Easing. Pensez-vous au risque inflationniste ? Ce risque inflationniste semble-t-il privilégié par les Banques centrales en comparaison au risque de défaut ?

Simone.W : Pour le moment, les politiques de quantitative easing, c’est à dire de rachat des titres de dette d’État par la Banque centrale ne font que baisser les taux d’intérêt (jusqu’à des niveaux absurdes) mais ne suppriment pas la dette, le principal. Ainsi, la vieille dette émise à un taux plus élevé est « remboursée » en émettant de la nouvelle dette à un taux plus faible.

À partir du moment où le stock de dette publique dépasse ce que produit l’économie nationale – autrement dit le ratio dette à 100% du PIB – il se met en place une implacable arithmétique.

À ce point de bascule, le taux d’intérêt moyen sur le stock de dette doit rester inférieur au taux de croissance, sinon toute la croissance sert à payer les intérêts de la dette. La dette étouffe la croissance. Vous avez des revenus de 100. Vous avez emprunté 100 à 2%. Vous devez donc 2 d’intérêt par an. C’est sans douleur si vos revenus augmentent de 2%. Mais si vos revenus restent stables ou pire diminuent, il faut vous serrer la ceinture, autrement dit, à l’échelle d’un pays, c’est la récession.

La France est dans une spirale budgétaire fatale car sa dette augmente plus vite que sa croissance. Gérard Darmanin, ministre des finances publiques, a récemment tenu des propos mensongers : « c’est parce que nos finances publiques étaient saines que nous pouvons dépenser en temps de guerre ». En réalité, nos finances publiques sont dans un état de délabrement avancé. Chaque année, l’État dépense beaucoup plus que ses recettes fiscales ; la croissance du PIB est inférieure à l’augmentation de la dette. Imaginez que chaque année depuis 1974 vous dépensiez systématiquement plus que vos revenus et même plus que vos espoirs d’augmentation de revenus… Vous croquez l’argent du futur. Donc, trop de dettes, pas assez de croissance : c’est un fait.

Le risque inflationniste est une autre affaire. Le quantitative easing est effectivement de la création monétaire mais en direction d’abord du système financier. L’argent du QE est distribué en priorité aux banques. Celles-ci et souscrivent aux emprunts d’État qu’elles redonnent ensuite à la Banque centrale, investissent sur les marchés financiers et enfin prêtent aux « bons dossiers ». Ce qui va monter dépend de ce que veulent acheter ceux qui empochent en premier la création monétaire. C’est ainsi que nous avons vu les actifs financiers (obligations et actions) progresser ainsi que l’immobilier dans les grandes métropoles au fur et à mesure que le crédit devenait de moins en moins coûteux. Pour le moment, il n’y a pas de hausse encore trop sensible dans les prix de la vie quotidienne. Mais tout pourrait basculer assez vite.

Les perdants de la création monétaire sont ceux qui touchent en dernier cette monnaie créée « à partir de rien » et subissent la hausse des prix dans la vie quotidienne sans avoir de plus-value. Les perdants ont commencé à se révolter en France à l’automne 2018. Souvenez-vous que les premiers Gilets Jaunes s’insurgeaient contre une taxe sur le diesel. Dans mon livre, j’explique les dessous de cette taxe et pourquoi il fallait la lever rapidement sous le fallacieux prétexte de « lutte contre le changement climatique ». On a calmé cette révolte fiscale des sans-dents ruraux contre les bobos parisiens par plus de dépenses sociales financées par de la dette, bien sûr…

Aujourd’hui, une frange de plus en plus importante de politiciens et d’experts (en général payés par des fonds publics) demande que la création monétaire soit désormais directement donnée au « peuple » et non plus au système financier. C’est la Théorie Monétaire Moderne selon laquelle les déficits publics, dans la mesure où ils financent des prestations sociales, importent peu. Lorsque les helicopters money décolleront, l’inflation décollera aussi car la confiance dans les grandes devises s’écroulera.

 

Thomas.A : Quel conseil donnez-vous aux épargnants « classiques » (via livrets, fonds euro…), qui ont généralement une épargne très liée à l’État, pour éviter d’être impacté par les conséquences de cet endettement public ?

Simone.W : Il faut arrêter de s’imaginer que l’État vous protège. Il vous protège lorsqu’il remplit ses missions dites régaliennes – police, justice, armée et diplomatie. Dans ce cas, il est au service de l’intérêt général qui est l’intérêt de chacun, pauvre ou riche, jeune ou vieux, homme ou femme. Ces missions assurent la protection de la liberté, de la propriété et de la sûreté de tous. Elle absorbent moins de 20% du budget de l’État.

Au-delà de ces missions, l’État est un prédateur car ce qu’il donne à Pierre, il l’a pris de force à Paul par l’impôt ou il l’emprunte. Lorsqu’il ne pourra plus emprunter, il se servira dans l’épargne de Paul.

Vous comprenez alors qu’en matière d’épargne, il faut fuir tout ce qui dépend de l’État : dette publique (donc livrets, assurances-vie dites en euro ou à capital garanti), épargne bancaire car les banques sont désormais « nationalisées » par la Banque centrale européenne et à sa botte, actions d’entreprises où l’État est actionnaire, entreprises dépendantes de marchés d’État ou de clients subventionnés par l’État, immobilier locatif dans des zones où l’État prétend fixer les loyers, etc. De plus, entre deux produits d’épargne, optez toujours pour celui que vous contrôlez le plus directement. Par exemple des titres vifs dans votre assurance-vie, c’est mieux qu’un fonds de placement.

En utilisant ce crible vous arrivez aussi à la conclusion qu’il vaut aussi mieux investir dans tout ce qui ne dépend pas de l’État pour vivre. Par exemple, une action d’une grande entreprise, peu endettée, opérant dans un secteur concurrentiel comme L’Oréal, Air Liquide, Legrand,… sera préférable à EDF dont les tarifs sont réglementés. Le bon sens est de s’éloigner des prédateurs.

 

Thomas.A : L’endettement public explique-t-il une sous efficacité des services publics ? Autrement dit, est-ce une des principales causes d’oppositions politiques ?

Simone.W : L’endettement est avant tout la marque d’une mauvaise gestion des comptes publics et de lâcheté politique. La croissance de la dette est une constante de gauche ou de droite. Peut-être même plus encore de droite car la gauche n’hésite jamais à sortir la matraque fiscale. Évidemment, ses effets sont par la suite désastreux sur les recettes fiscales (développement de l’économie souterraine, exil fiscal des plus performants, délocalisations, etc.). Mais ce n’est pas la préoccupation d’élus qui ont un horizon moyen de deux ou trois ans.

L’inefficacité des services publics tient essentiellement au statut du fonctionnaire dont l’emploi à vie est garanti. Par clientélisme et pour pouvoir présenter de flatteuses statistiques de chômage, les gouvernements successifs ne se sont jamais privés de recruter des fonctionnaires. Nous avons en France un nombre de fonctionnaires par millier d’habitants parmi les plus élevés des pays développés et prospères.

La récente crise sanitaire nous démontre par exemple l’ineptie des Agences régionales de santé, pilotées par des bureaucrates qui n’ont jamais été en contact avec des patients et n’ont jamais eu un rôle opérationnel dans un hôpital. Ne parlons pas d’un gouvernement qui veut réglementer de la même façon la vie et les déplacements d’un habitant de la Creuse et de la Seine-Saint-Denis.

 

Thomas.A : Allons-nous assister à des oppositions politiques majeures dans les années à venir ? Les gouvernements vont-ils être confrontés à des difficultés budgétaires sans précédent ?

Simone.W : Il y a en France de fausses oppositions politiques.

Les socialistes et les Républicains sont tous deux d’accord pour plus d’État, plus de taxes, plus de prébendes, plus de restriction de liberté. Ils veulent plus de pouvoir pour eux et moins pour nous. Que penser, même, d’un syndicat patronal qui réclame des nationalisations ? Celui qui pense que l’« ultralibéralisme » mine la France est d’une ignorance confondante (http://www.leparisien.fr/economie/coronavirus-le-medef-favorable-a-la-nationalisation-d-entreprises-en-grande-difficulte-23-03-2020-8286039.php).

Du côté des extrêmes, Marine Le Pen comme Jean-Luc Mélenchon sous aussi tous deux d’accord pour plus d’État, plus de taxes, plus de prébendes, plus de restriction de liberté. Dans un cas, l’ennemi c’est l’immigré, dans l’autre c’est le riche. Mais au final, le résultat sera le même. Le totalitarisme et la misère. Une citation à méditer :

« Nous sommes socialistes et ennemis du système économique capitaliste actuel, qui exploite les économiquement faibles avec des salaires injustes, qui évalue un être humain selon sa richesse et ses biens et non selon la responsabilité et la performance et nous sommes tous déterminés à détruire ce système à tout prix. » – Son auteur ? Adolf Hitler !

Hélas, en France, minée à droite comme à gauche par l’idéologie socialiste, poursuivant sa chimère égalitariste, ayant complètement oublié que la seule égalité qui mérite un combat est l’égalité devant la loi, il n’y aura pas de débat politique digne de ce nom. On l’a vu avec la grande consultation post Gilets Jaunes. Dans Le Figaro du mardi 26 mai vous pouviez lire cette phrase ahurissante : « Les formes de démocratie directe ne semblent plus avoir la faveur du pouvoir. Dans l’entourage du président, beaucoup ont noté le faible impact de la Convention citoyenne pour le climat, avec ses 150 citoyens tirés au sort qui planchent sur l’avenir de la planète ». Vous imaginez la tête du Coréen, du Néo-zélandais ou du Hollandais recevant les préconisations de M. Michu tiré au sort pour sauver la planète ? Dans mon livre je consacre tout un chapitre à cette histoire de changement climatique et je démontre qu’il s’agit d’une immense arnaque pour taxer.

Un jour l’argent manquera (car le socialisme de droite comme de gauche finit toujours par épuiser l’argent des autres comme le disait Margaret Thatcher). Ce jour-là, dans l’urgence, il faudra que l’État se dégraisse. Après les émeutes qui s’ensuivront, nous retrouverons alors peut-être un peu de bon sens.

 

Thomas.A : En lien avec ce risque public, et au vu de votre expérience dans les matières premières, pensez-vous que nous allons assister à une surperformance des matières premières au sens large ?

Simone.W : Le marché des matières premières est un marché mondial. Le gros appel d’air dû à l’industrialisation de la Chine et plus généralement de l’Asie est désormais derrière nous.

Le pétrole est la mère de toutes les matières premières. Pour extraire du cuivre, du zinc, du charbon, etc. pour cultiver, pour transporter les matières premières, il faut du pétrole. Jusqu’à présent toutes ces matières premières s’échangent en dollars.

Nous avons vu le pétrole plonger lorsque la demande mondiale s’est effondrée en raison du confinement. La loi de l’offre et de la demande s’est implacablement appliquée. Le pétrole a même connu des « prix négatifs » car le stockage coûte et les capacités de stockage manquaient. Depuis, la situation s’est normalisé mais les prix accusent le ralentissement économique mondial.

Il peut y avoir trois origines pour une hausse généralisée des prix des matières premières :

  1. Une augmentation substantielle de la demande sous l’effet d’un rattrapage par exemple de l’Afrique ; cela me paraît aujourd’hui improbable.
  2. Un effondrement des grandes devises (hyperinflation) du fait de la création monétaire débridée. Dans ce cas, les matières premières (surtout le pétrole et les métaux précieux) seraient vues comme un refuge par les investisseurs. Il est intéressant d’ailleurs de noter que l’or exprimé en dollar est proche de son record ; il l’a déjà dépassé coté en euro, en yuan ou en livres. Dans mon livre, je donne des clés pour bien comprendre ces enjeux monétaires et pourquoi les banques centrales seront incapables de contrôler l’inflation si elle venait à se matérialiser.
  3. Enfin, la troisième hypothèse serait, hélas, une guerre. Ce qui nous fait reboucler sur la dette.

Lorsqu’un pays est acculé au défaut, les politiciens aiment trouver un bouc émissaire « ce n’est pas de notre faute, c’est de la faute des méchants, là-bas, en dehors de nos frontières ». La guerre est le plan de relance ultime lorsque les politiciens ont épuisé tous les autres. Heureusement la France ne fait pas aujourd’hui partie des puissances en mesure de déclencher une guerre mais évidemment nous la subirions…

Thomas.A : Un grand merci pour cette interview !

Interview de Simone Wapler auteure de « La Rage de l’Impôt » (2019, Larousse), réalisée par Thomas Andrieu.

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