Émergence et déclin des puissances : un processus économique de très long terme.

Il est évident qu’une personne qui n’étudie pas l’Histoire de pourra jamais avoir connaissance des processus qui se déroulent au-delà de l’échelle d’une vie humaine. Cette personne, le plus logiquement du monde, va donc se conforter dans une linéarité absolue. Linéarité dans laquelle la puissance et l’économie ne peuvent que prospérer… Mais ce serait trop oublier combien de puissances ont été soumises aux mêmes éléments qui ont fait leur émergence, leur apogée, puis leur chute. C’est stupéfiant de voir que les Hommes rejouent la même intrigue perpétuelle. Et ne vous y trompez pas : l’Europe respecte, étape par étape, les mêmes règles. Vous aurez peut-être l’impression que je décris la situation actuelle en Europe quand je développerais la fin de l’apogée, et pourtant il n’en est rien.

Je vous conseille plus que jamais d’accorder quelques minutes à ce qui fait la prospérité ou le chaos d’un territoire.

               Ce graphique ci-dessous est un indice qui reprend l’évolution de la puissance des 14 principaux territoires qui ont concentré le pouvoir depuis le VIIe siècle.

Cet indice, publié par Ray Dalio, dépend de 8 principaux critères (voir ci-dessous) :

Comme j’en ai déjà parlé de manière très brève dans mon livre « 2021, Prémices de l’effondrement », le cycle d’émergence est de chute d’un territoire que j’ai mis en avant se confirme par l’étude très récente de Ray Dalio. Après des dizaines de mois à étudier l’Histoire dans ses grands axes, je suis moi-aussi, arrivé à une conclusion très similaire à celle de Ray Dalio. On peut ainsi mettre en exergue une intrigue fondamentale à toute puissance, et applicable dans presque l’ensemble des exemples historiques. Nous pouvons ainsi résumer ce cycle par 5 grandes étapes qui se caractérisent par le processus suivant :

I-Ordre, compétitivité, attractivité.

  1. Le territoire en question à une forte capacité productive, une cohésion sociale et une civilité accrue… Cela découle généralement de l’instauration d’un nouveau système et/ou de l’apparition d’une nouvelle idéologie/culture. Nouvelle ère qui se base généralement sur les ruines de la précédente. En clair, le territoire est compétitif et commence doucement à attirer les capitaux des régions à proximité.
  2. Cette première phase entraine un fort développement de l’éducation alors que les lois sont respectées et la corruption généralement à son minimum. La connaissance, et l’ordre qui découle du respect pousse généralement le territoire vers une véritable force productive
  3. Et par conséquent, un solide marché intérieur commence à prendre forme. Les besoins extérieurs deviennent graduellement des besoins intérieurs au fur et à mesure que la croissance impacte le niveau de vie.

II-Émergence : échanges, investissement, affirmation.

  1. Après avoir doucement fait émerger une puissance intrinsèque, le territoire commence à s’ouvrir au monde. Cela permet d’exploiter au maximum la compétitivité en question. Les revenus excédent donc les dépenses. Economiquement, cela implique un déséquilibre pour les territoires extérieurs dans la balance commerciale, voire la balance des paiements. Cela permet ainsi une hausse de l’investissement, public et privé. On notera également le développement des libertés individuelles, du commerce, et ainsi du secteur privé. « Secteur privé » qui est la source de ce surplus fondamental à toute émergence.
  2. Vous l’aurez donc compris, et c’est l’allégorie parfaite de l’émergence, le territoire cherche à maintenir sa compétitivité par l’investissement. Il est évident qu’un territoire compétitif à besoin d’investissement pour le rester, sous peine de voir sa compétitivité décliner proportionnellement à l’entrée de capitaux. Cette hausse de l’investissement (meilleure éducation, meilleures infrastructures, meilleure recherche…) implique une très haute productivité. Très haute productivité qui permet le développement de l’innovation et l’apparition de nouvelles technologies.
  3. Les échanges avec l’extérieur sont donc extrêmement importants alors que la puissance économique naissante se dérive en puissance militaire, politique, et financière, du fait de la concentration des capitaux dans les zones les plus productives. En reprenant une de mes phrases : les capitaux attirent les capitaux. C’est de cette manière que la puissance économique devient une puissance financière : par l’arrivée ultime d’une puissance de marché (aujourd’hui à travers le marché des actions, du crédit, de la monnaie…). C’est généralement dans cette phase que l’on note l’apparition des plus grandes bulles de l’Histoire. On parle en effet de bulle quand la concentration en capital dépasse la « concentration productive ».

III-Apogée.

  1. À cette période du cycle de la puissance, le territoire s’impose par sa cohésion entre puissance économique, politique, scientifique, militaire et financière et par son pouvoir d’achat. Sous l’étalon or, cela traduisait par exemple une forte réserve d’or. Forte réserve en or qui donnait, et donne même sous une monnaie flottante, un avantage monétaire. La monnaie s’impose donc comme monnaie de réserve à l’internationale. Voilà donc que le système se retrouve avec un véritable privilège. Mais ce privilège, cette capacité à gagner plus en travaillant moins, à se reposer sur les actifs qui ont été acquis, implique une demande vers l’extérieur.
  2. Alors pas trop d’espoir !… La croissance éternelle n’existe pas et n’existera jamais. Au même titre que ce territoire s’est développé au détriment des autres, il arrive un moment où l’énergie/ la concentration en capital se transfère vers d’autres territoires. C’est ce que l’on pourrait appeler la compensation du capital. En d’autres termes, des déficits graduels font leur apparition sous l’illusion d’une puissance éternellement stable. Ces déficits sont privés du fait de la chute de la compétitivité et de la productivité (un travail plus cher et de plus faible quantité), mais aussi publics, du fait de la nécessité de compenser la perte de puissance en financement militaire, social, politique… [Car oui, pour la parenthèse, on retrouve des programmes d’aides publiques dès l’Antiquité, et même, sous une certaine forme, dès la première civilisation connue.] Ces déficits traduisent dans de nombreux exemples historiques une création monétaire (ou dégradation) abusive.
  1. Les dettes s’accumulent alors comme jamais avant, et la bulle en capital, qui souvent à déjà montrer des premiers signes de faiblesse quelques décennies avant, commence à vaciller lourdement.

IV-Déclin

  1. Quand les dettes commencent à devenir insupportables, quand la monnaie est presque hors de contrôle, par obligation d’en créer ou obligation de la dégrader, et enfin que la croissance économique ne repart plus, ou difficilement (principalement pour des raisons démographiques, sanitaires et naturelles), s’amorce lentement le déclin. Cela implique donc un éclatement de la bulle en capital, et les territoires étrangers, comme la population du territoire en question, perdent généralement confiance en la monnaie et surtout envers la puissance de marché (actifs financiers, échanges…). Le système politique et la population sont alors sous tension, et des mouvements d’opposition, qui avaient déjà fait leurs apparitions simultanément à l’apparition du déficit, prennent une place prépondérante. La corruption gagne donc du terrain d’un côté alors que de l’autre, les oppositions s’enracinent. C’est ce que l’on appellerait aujourd’hui le populisme ou l’extrémisme. C’est en réalité la conséquence d’un système économiquement à bout de souffle.
  2. En conséquence, oppositions ou non, les mesures punitives sur le capital, déjà existantes avec l’apparition du déficit, se multiplient alors que les tensions entre pauvres/riches explosent. Comme j’en ai parlé dans mon livre : « le secteur public revient à la charge ». En réalité, c’est là aussi un effet de compensation. Le seul moyen de maintenir l’ordre dans une puissance qui se divise est d’augmenter la puissance de l’État. Réciproquement, on pourrait dire que dès que l’État peut monopoliser et prendre du pouvoir, il le fait (ce qui est donc particulièrement vrai dans des périodes de divisions). Ces mesures punitives sur le capital, cette baisse de confiance, cette hausse de la puissance publique, provoque la conséquence ultime : la déconcentration du capital.
  3. Voilà donc que le territoire a perdu sa capacité productive et le pouvoir devient progressivement autocratie. Le pouvoir se concentre, et la ou les population(s), plus faibles, se soumettent à l’État. Dans le même temps, l’émergence d’une puissance étrangère, qui bénéficie de la chute d’autres territoires, ou la dégradation complète de la situation pour les puissances existantes, fait apparaître des tensions géopolitiques. Simplement car plus les flux de capitaux sont instables, et plus ils provoquent de l’instabilité, plus les tensions entre perdants et gagnants économiques va bientôt se traduire en des tensions entre gagnants et perdants militaires. L’État maintient alors toujours des dépenses excessives (armées, social…), ce qui aggrave la situation de la population et ainsi de suite…

V-Implosion du système

  1. Le système entre ainsi dans ce processus de déclin ou l’État prend un pouvoir graduel pour tenter de compenser la dégradation de la situation, aggravant ainsi la déconcentration du capital. Le territoire perd alors son influence passée.
  2. Ce processus perdure jusqu’à une stabilisation de la situation économique (guerres et/ou territoires perdus, situation de sous-investissement profond qui augmente les rendements…).
  3. Une fois le territoire dans l’oubli complet, à l’instar de l’Afrique aujourd’hui ou graduellement de la Russie, le système implose. L’État ne dirige plus qu’une population, souvent pauvre, non-compétitive, et cela se répercute sur la puissance de l’État. Puissance de l’État qui s’effondre alors à son tour. Apparaît alors un nouveau système politique et/ou une nouvelle idéologie/culture sur les ruines de cette puissance… Et le cycle recommence !

Comme j’en ai déjà défendu personnellement l’idée, il y a donc une concentration et une déconcentration des capitaux dans l’espace (discontinuité immédiate de puissance entre territoires) et dans le temps (il y a des périodes où il y a plus de puissances que d’autres). On peut ainsi parler, sans entrer dans les détails, de cycle de concentration et de déconcentration des capitaux dans le temps et dans l’espace.

En Occident, nous faisons actuellement face à ce même phénomène où les rendements s’effondrent, la monnaie devient progressivement hors de contrôle, et les déficits sont toujours plus grands alors que les dettes accumulées commencent à menacer la bulle du capital. Le signe classique de l’achèvement d’une période qui fut prospère… Et nous parlons bien là d’un processus dynamique qui prend effet sur plusieurs siècles, pas seulement quelques décennies.

Par Thomas Andrieu

Auteur de « 2021, Prémices de l’effondrement« 

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