Annuler les dettes publiques est une absurdité économique ?

Alors que la dette publique augmente de manière inquiétante, le débat sur l’annulation des dettes publiques prend de l’ampleur en France. Le constat est effectivement que la dette publique pose un réel problème de stabilité budgétaire, et donc de stabilité politique. L’argument principal avancé dans le débat public afin de réduire l’endettement est l’annulation des dettes détenues par la Banque centrale. Mais est-ce réaliste ? 

Le problème de la dette est bien réel.

La dette publique correspond à l’ensemble des dettes des institutions publiques. Cette dette à un coût : le taux d’intérêt. Le remboursement de la dette passe donc par le remboursement du principal, ajouté aux intérêts. Le remboursement des intérêts est appelé charge de la dette tandis que le remboursement du total est appelé service de la dette

La charge de la dette en 2020 est en baisse par rapport aux 42Mds€ de 2019. Dans le même temps, le service de la dette (refinancement de la dette) est de 136Mds€ en 2020, ce qui est absolument considérable. En 2019, le service de la dette était même plus élevé que le déficit de l’État. Une forte dette publique a toujours été synonyme d’une absence de liberté budgétaire, et donc de liberté de réforme, mandat après mandat. C’est un vrai problème historique à la santé et la stabilité des institutions et de la société. Le fait aujourd’hui est que la dette publique ne peut pas être remboursée :

La dette publique était de 2400Mds€ en 2019. Admettons une croissance moyenne de 2% par an sur 25 ans (soit une croissance de 63,5%). Dès lors, sans nouvelle augmentation de la dette, le ratio dette/PIB passe de 100% en 2019 à 60% en 2044[1]. De même, admettons une inflation de 2% par an en moyenne sur 25 ans (soit 63,5%). Une croissance moyenne de 2% annuelle cumulée à une croissance moyenne annuelle de 2%, équivaut à un ratio dette/PIB de 37% horizon 2044[2].

Pour rembourser la dette publique uniquement d’ici à 2050, il faudrait donc une perte de revenus des agents entre 35% et 45%. Sous les conditions miraculeuses d’une croissance et d’une inflation de 2% par an, et d’une stagnation de l’endettement dès 2019. Ce qui est impossible au regard de la présence de déficits très hautement structurels, de la tendance démographique et de productivité. La conclusion est simple : la dette publique ne peut pas économiquement (et historiquement) être remboursée.

[1] Dette 2019/PIB 2044 = 2400Mds€/2400*1.635Mds€ = 61%

[2] Dette 2019/PIB courant 2044 = 2400Mds€/2400*1.635²Mds€ = 37%

Annuler les dettes ne suffirait pas…

Admettons que la dette publique française détenue par la Banque centrale (le chiffre de 20% environ est souvent cité) soit annulée. Cela ne ferait que réduire le ratio dette/PIB entre 85% et 95% du PIB. Ce qui est une absurdité. Annuler les dettes publiques détenues par la Banque centrale équivaudrait à un retour de 10 ans en arrière seulement. Annuler les dettes détenues par la Banque centrale ne ferait que déplacer et amplifier le problème budgétaire à terme. 

En effet, en plus de retarder le problème de quelques années seulement, une annulation ne ferait que dégrader fortement la confiance (aujourd’hui extrême) des investisseurs, ce qui est une menace forte de hausse des taux. L’annulation des dettes publiques, si toutes fois elle est possible, serait cohérente dans le cadre de (1) une reprise de l’inflation et (2) une interdiction de déficits publics (hors périodes exceptionnelles) afin de ne pas permettre une hausse de l’endettement encore plus forte. De toutes évidences, ce sont des mesures extrêmes qui seraient désastreuses pour des pays comme la France où les dépenses publiques dépassent les 60% du PIB.  

Annuler les dettes publiques détenues par la Banque centrale n’est donc pas une solution réaliste à elle seule. Dans l’Histoire, on peut mettre en avant quatre solutions pour réduire la dette publique :

1/Le défaut de paiement ou annulation. C’est souvent l’issue historique choisie contre l’insolvabilité de l’État. La plupart des défauts ont tourné à la crise économique et financière, en créant un déséquilibre dans le système économique. 

2/L’inflation. C’est une des rares solutions encore envisageable aujourd’hui, même si à elle seule l’inflation ne suffit pas (sauf hyperinflation). Depuis 40 ans, la baisse des taux a provoqué une baisse de la croissance, et donc de l’inflation, en parallèle à une hausse de l’endettement. Ce qui n’est pas sain. Une hausse de l’inflation n’est plausible que si l’équilibre économique actuel s’en trouve changé.    

3/La croissance (qui reste globalement en lien avec l’inflation). La croissance est souvent l’argument avancé par les gouvernements. Nous l’avons vu, un remboursement par une croissance assez forte mettrait au moins un demi-siècle à un siècle sous couvert d’une absence de crises, et surtout de déficits hautement structurels. Ce qui n’est pas le cas. Par ailleurs, on ne pourra qu’insister sur la chute de la croissance des dernières décennies. La chute de la croissance des dernières décennies est encouragée par la baisse des taux réels (du fait des politiques monétaires), mais aussi par le déclin de la dynamique démographique et de productivité. 

4/L’impôt. Ce n’est pas une solution viable et c’est la plus socialement sensible. Le fait est que la pression fiscale française approche des 50% de la valeur ajoutée des entreprises en moyenne, ce qui est considérable. Une hausse d’impôt serait un désastre économique et social. 

Un constat historique est que la hausse des taux implique souvent la diminution de l’endettement, et inversement. Accepter de diminuer la dette publique doit idéalement passer par un retour de l’inflation, de la croissance, et souvent une hausse des taux. En réduisant leur dette de manière cohérente, les services publics devraient par ailleurs accepter de réduire leur place dans l’économie. L’enjeu est de trouver les moins pires des solutions. La solution unique n’existe plus !

Enfin, avant de désendetter, il faut d’abord réfléchir à arrêter d’endetter. 

 

Publication de Thomas Andrieu (thomas.andrieu.contact@gmail.com).

Auteur de « Rapport prévisionnel 2021/2022 » et rédacteur à Cafedelabourse, Thecointribune, Rochegrup, Boursikoter.  

 

 

 

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